Monumenta 2011 – Leviathan – Anish Kapoor

Je vais voir depuis 3 ans, l’exposition annuelle « Monumenta » dans cet espace immense, monumental, qu’est la Nef du grand Palais. J’avais manqué la première exposition en 2007.

Mais j’avais adoré les Cinq stèles immenses de Richard Serra autour desquelles, le visiteur inventait sa « promenade ».

J’avais été beaucoup touchée par « Personnes » de Christian Boltanski que j’ai trouvé froide, glaciale, mais empreinte de religiosité, de recueillement.

*****

Je suis allée voir et revoir « Leviathan » d’Anish Kapoor. Ce Léviathan m’aura renversée, troublée, émue au plus profond de moi.

Cette exposition se démarque des expositions précédentes. Elle dégage chaleur, rondeur, féminité. Elle envahit, s’impose dans ce cosmos, cette voûte céleste qu’est la nef du Grand Palais. Anish Kapoor a choisi de réaliser :

« une seule oeuvre, une seule couleur, une seule forme ».

« Je veux que les visiteurs éprouvent une sorte de choc, esthétique mais aussi physique ».

Le visiteur est face à une sculpture d’un seul bloc mais tentaculaire, à trois pattes. Sa hauteur est de plus de 35 mètres.

D’un point de vue technique, le booklet remis à l’entrée, mentionne :

« L’oeuvre de Kapoor est une prouesse technique. Des milliers de lés de PVC ont été soudés entre eux. Les soudures forment un dessin élégant et très travaillé, comme les tendons d’un muscle. »

« C’est une immense sculpture vide de près de 80.000 m3, une grande enveloppe rouge sombre qui tiendra grâce à la pression de l’air insufflé à l’intérieur »,

*****

J’ai commencé par visiter l’endroit ou l’intérieur du monstre.

Suis-je dans une grotte ?

Suis-je le sang qui coule dans une artère ?

Suis-je au coeur du coeur de mon père, peu avant son implosion ?

Ai-je retrouvé la matrice, l’utérus de ma mère dans lequel je flottais, alors que je n’existais pas encore ?

Suis-je dans un monstre, la vermine qui envahit tout, dévore tout ?

Suis-je une personne ou un vortex ?

Est-ce que j’existe vraiment, ou ne suis-je qu’une illusion, un mirage, une « fata morgana »?

Je voudrais être dans le cerveau, tel le fluide de la pensée qui circule : j’ai besoin de voir la vie, les idées, le sang circuler.

Ce rouge de vie, si chaud, dont la couleur évolue selon la luminosité, le soleil et sa position dans le ciel, m’a transportée.

Le matin, le midi, l’après-midi, la nuit déclinent des lumières uniques. Je crois y être allée tous les jours, sauf lorsque je me suis absentée pour faire mon devoir de fille, aller voir mon père mort, et lui dire au revoir.

D’ailleurs, j’ai acheté un billet valable, pendant toute la durée de l’exposition, qui s’achève le 23 juin.

J’ai aimé, par dessus tout la découpe de la structure du Grand Palais, qui évolue tout au long de la journée, qui fait que cette exposition se démultiplie à l’infini. Elle sera une succession de moments uniques et différents, pour chacun des visiteurs.

Cela me renvoie à la découpe parfaite de l’escalier de la villa Malaparte, aux ombres des statues de la terrasse de l’Infini, à l’ombre du plongeoir des piscines de David Hockney.

Le disque de ce soleil de Mai, si fort, si puissant, projette toute la structure du grand palais, sa nef et la verrière sur ce Leviathan. Des jeux d’ombres et de lumière, font que la structure du Leviathan et les ombres de la structure du Grand Palais se juxtaposent à l’infini. Tout cela confère une impression de cosmos, d’infini, accentuée par les illusions d’optique.

Il est difficile de dire quel est le moment que j’ai préféré.

Je ne pourrai le dire qu’avec un peu de recul. Néanmoins, j’ai été bouleversée,vers 16h, au moment où le soleil atteint un angle qui vient frapper le bas de ce Leviathan, de voir, depuis l’intérieur, les ombres des gens, situés à l’extérieur, qui touchent le monstre.

Que j’ai aimé voir se dessiner leur corps et, par dessus tout, leurs mains. Ces mains imprimées dans l’instant, disparaîtraient pour toujours, au contraire des mains des grottes, des mains de Louise Bourgeois.

Je me disais que ces personnes non seulement, voulaient toucher ce monstre, le caresser mais aussi communiquer avec ceux qui étaient à l’intérieur, dans la matrice.

*****

Lorsque je suis sortie de ce ventre, lors de cette naissance, pour aller à l’extérieur, dans un monde en expansion où tout est inversé, renversé, j’ai d’abord scruté le paysage :

Le décor de ce grand palais, entourant cette sculpture minimaliste à l’épure essentielle, est lui morcelé, n’est que fragmentation, fait de nombreuses pièces soudées elles aussi ensemble mais reliées par des rivets et vis au relief étonnant. Le contraste du paysage est saisissant. Cependant, en levant les yeux vers le ciel, ce cosmos, cette voûte céleste, la ressemblance entre le paysage et son contenu, est saisissant : les verres taillés revoient clairement aux lés de PVC.

Là aussi, ce qui m’a frappée est la projection de la structure de la nef, sur ce monstre. Les ombres de la nef, évoluent, se promènent sur ce grand ballon, comme sur un cadran solaire.

J’ai aussi adoré, le lisse de la structure qui permet la réverbération des passants, du décor sur ce monstre. A.Kapoor tend ainsi, à chaque visiteur, un miroir, dans un certain sens. Comment ne pas se remettre en question, devant ce miroir ?

J’ai adoré voir ce père, montrer à son enfant, comment caresser cette oeuvre, un univers, à part entière :

N’étant rien aux yeux des autres, n’existant pour quiconque, et vivant dans mon monde fait d’un désarroi abyssal, d’une noirceur obsessionnelle, je n’ai pas ressenti particulièrement ma petitesse, face à ce colosse, ni ma fragilité, comme beaucoup de personnes le mentionnent. Je les entendais parler de cela.

J’ai davantage ressenti la fragilité de ce Léviathan, de notre monde.

Enfin, j’ai aimé déambuler, me promener dans la solitude du lieu, dans cette solitude qui m’accompagnait.

Etais je dans le vide ou dans le plein ou dans un territoire autre : l’imaginaire ? Je ne sais pas. J’étais hors du temps.

*****

Anish Kapoor m’a délivré une oeuvre fragile aussi bien que  monumentale, éphémère aussi bien qu’intemporelle, unique aussi bien que multiple, voire infinie.

J’élis, sans conteste, cette oeuvre paradoxale, splendide, qui m’a ravie, qui m’a apaisée et qui me fait réaliser que je peux encore être surprise, être conquise, être subjuguée. C’est donc que mon instinct de survie n’est pas atteint, et que je ne demande qu’à vivre.

Textes protégés par Copyright : 2010-2011 © Swimming in the Space

3 réflexions au sujet de « Monumenta 2011 – Leviathan – Anish Kapoor »

  1. Intéressant de voir que les impressions sont si variées vis-à-vis d’une même œuvre! À la lecture de votre article je me rends compte qu’il s’agit en fait d’une seule installation mais de deux points de vue différents (ce qui revient pour moi à dire qu’il y a deux installations).

  2. J’ai aimé cette œuvre comme vous. J’ai eu un choc esthétique et physique comme l’attendait Anish Kapoor. La fine paroi lisse telle une peau séparant l’intérieur et l’extérieur de ce colosse est pour moi le symbole des barrières qui dans nos têtes sépare nos envies de nos retenues. Je n’ai vu le monstre qu’une seule fois en nocturne avec le soleil déclinant aux alentours de 21h, si vous ne l’avez encore fait je vous le conseille. Je vais essayer le 16h pour voir les ombres. Amicalement.

  3. Bonjour ! Nous avons nous aussi beaucoup aimé cette incroyable exposition; c’est pourquoi nous avons rédigé un article qui peut vous intéresser, décryptant tout l’aspect technique de l’œuvre (matériaux, textiles, montage,..). A lire sur : http://www.etoffe.com/blog/archives/539

Les commentaires sont fermés.