Les moustaches de Salvador Dali

Mardi 3 mai 2011 :

Qu’est devenu(e) Salvador Dali ?

Je réalise que cela fait bien deux semaines que je ne l’ai pas vue  :

Il m’arrive régulièrement de croiser, dans le métro, sur des trajets que je prends quotidiennement, les mêmes personnes. Je retiens ces personnes, car une chose me frappe en elle, les fait émerger de cette foule  : un objet, une apparence, une élégance ou inélégance, l’expression d’un visage, une paire de lunettes, des chaussures. Salvador Dali, surnom que je lui ai donné, fait partie de ces exemples.

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Je vois, regarde, depuis des années, environ trois fois par semaine, dans le métro, une personne bien étrange.

Les premières fois, mes yeux n’ont pu s’empêcher, de s’ouvrir au maximum, tant j’étais surprise par cette singularité. J’ai pincé mon poignet, pour vérifier que je ne rêvais pas :

La femme que je croise, croisais, porte des moustaches, exactement comme celles de Salvador Dali !


Mes yeux, ou ceux des voyageurs, lorsqu’ils la dévisagent, semblent bien souvent plus écarquillés que ceux du peintre, sur la photo ci-dessus.



Je ne peux m’empêcher de la regarder, tout comme les autres voyageurs le font également : Elle est le spectacle du wagon.

S’agit-il bien d’une femme ?

Son ossature si fine, l’étroitesse de ses pieds, de ses mains tendent à le confirmer. Les traits de son visage forment un ovale régulier. Sa chevelure a les mèches vagabondes.

Hormis cette moustache, qui semble non factice (ce n’est pas un postiche), elle paraît normale.

Je regarde le dessus des lèvres. Les poils et duvets  jaillissent bien depuis sa peau, son corps. Le reste du visage, joues et menton ont une apparence glabre. Néanmoins ses sourcils noirs se rejoignent et sont gravés comme deux signes inversés, à cette moustache.

Elle ressemblait à Frida Kahlo, mais avec une moustache plus drue, plus longue.

Frida Kahlo

Ses cheveux, comme sa moustache déclinent une gamme infinie de noirs : du jais à l’ébène, en passant par l’ivoire calciné.

Ce noir me renvoie à la sorcellerie de nos ancêtres.

Quel âge a-t-elle ? C’est difficile à dire, mais sans doute a-t-elle  30 – 35 ans.

D’habitude, la moustache, le duvet au dessus des lèvres répugnent les hommes.

Mais là, cette femme capte tous les regards des hommes sur sa beauté mystérieuse, atypique.

Les hommes la regardent. Certains fantasment peut-être sur la beauté particulière de cette femme, l’improbable image qu’elle dégage….

Cette moustache, et l’ambiguïté qui en découle, suscitent sans aucun doute, un érotisme pur, absolu, et aussi, une certaine forme de fétichisme, pour qu’elle soit le point, la concentration des regards des hommes.

Les femmes aussi la regardent. Je la regarde aussi. Je me dis que cette femme a la chance de plaire aux hommes.

Mais, je préfère être comme je suis : le vide, rien, Ø. Je sais qu’à 47 ans, je n’existe plus dans la clarté des yeux des hommes. Je ne suis plus une femme, à leurs yeux.

Lorsque Salvador Dali partage la même rame de métro que moi, je ressens, encore plus, à quel point, les hommes sont captivés, attirés par la jeunesse des femmes, même lorsqu’elles ont une marque de disgrâce.

Notre société n’est attirée que par la jeunesse,….Tout est fait, dans les media, pour valoriser, galvaniser la jeunesse des femmes.

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Il est vrai que l’image de la femme, au travers des « models », qui défilent, lors des collections de haute couture, de mode, … sublime l’image de la jeune fille, femme, ainsi que celle de l’androgyne. De même, les mannequins hommes ont-ils une marque profonde de féminité.

Cependant, Salvador Dali, n’a pas la silhouette gracile et immense d’un mannequin. Pour cela, elle est dans la normalité. Elle est une femme sans qualités.

Je pense que ce mannequin, ci-dessus, est une femme. La moustache est clairement dessinée… mais je dois reconnaître que je n’en suis pas sûre.

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Salvador Dali est peut-être atteinte d’un dérèglement hormonal ….? Mais, si c’était le cas, pourquoi ne pas raser cette moustache, l’épiler, au lieu de la porter, comme un étendard, au lieu de la travailler autant, pour qu’elle atteigne la forme parfaite des moustaches de Salvador Dali ?

Cette femme a, tout simplement réussi, à détourner, retourner, inverser, d’une certaine manière, une tare, une disgrâce physique, en un atout, une attirance, un attrait, un charme unique.

Sans cette moustache, Salvador Dali passerait même, inaperçue : son habillement est sobre, quelconque, son maquillage quasi inexistant. Elle semble se rendre à son travail, comme n’importe quel voyageur.

Elle descend toujours Porte Maillot.

Je me dis que Salvador Dali a raison, et non, toutes ces femmes qui m’atterrent, par leur visage défiguré par la chirurgie esthétique, qui tentent d’aller à rebours, contre le temps, la nature.

J’ai accepté la disgrâce de mon visage, de mon corps, due à ces 47 quatorze juillet et l’exil que les hommes m’ont imposé, sans autre forme de procès.

A la différence de Salvador Dali, je n’ai pas eu la finesse, le trait d’esprit, l’imagination, l’inventivité pour trouver le moyen d’inverser la tare, et la transformer en atout.

Les yeux des hommes me disloquent, alors qu’ils subliment la femme impossible qu’est Salvador Dali.

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Reverrai-je Salvador Dali, à mon retour du Japon ? Ou a-t-elle disparu, définitivement ?

Ou bien, a-t-elle éradiqué cette moustache, et n’a plus aussi signe distinctif d’anormalité, de beauté étrange ?

Elle a peut-être décidé de rejoindre la foule, la norme et passe, tout simplement, complètement inaperçue dans la rame où, pourtant, elle continue  de voyager.

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