Giacometti – Bacon : Isabel Rawsthorne

Suite de l’article : Giacometti – Bacon : Les visages 

Cela fait quelques années que l’oeuvre de Francis Bacon me taraude. Découverte au gré des musées, puis lors des rétrospectives organisées en son hommage  fin 2008 et courant 2009 (Au Prado, au Met, à la Tate Gallery, à la Gagosian Gallery à New York …), mon attention s’est ensuite focalisée sur l’artiste en lisant les livres de Michel Leiris : Francis Bacon, face et profil, celui de Gilles Deleuze : Francis Bacon, Logique de la sensation.

J’attends avec impatience, le livre de Jonathan Littell qui doit sortir en juin, sur les triptyques de Francis Bacon, un thème qui m’est cher.

J’ai été littéralement foudroyée par ce diptyque, cette photo fabuleuse de Francis Bacon par Richard Avedon (Cf mon article sur les diptyques et triptyques de R.Avedon)

Puis j’ai trouvé le trait qui m’a permis de relier Francis Bacon à Alberto Giacometti : les visages  en écrivant sur ces visages squelettiques (A.Giacometti) et en lambeaux de chair (F.Bacon).

C’est ainsi, que j’ai trouvé un autre point commun qui a été un délire obsessionnel pour les deux artistes : Isabel Rawsthorne.

J’ai eu du mal à l’identifier … car elle est connue sous 4 identités : son nom de jeune fille : Isabel Nicholas, puis ceux d’épouses :  Delmer, Lambert, Rawsthorne, ….

Isabel Rawsthorne est une artiste peintre anglaise, mais elle est plus connue comme amante, maîtresse et modèle de nombreux artistes et peintres dont Jacob Epstein, Derain, Bataille, ….et surtout Giacometti et Bacon….

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La gallerie Gagosian à New York a consacré une exposition aux deux artistes : Bacon et Giacometti ainsi qu’à leurs muses, rendant un hommage tout particulier à Isabel Rawsthorne.

Alberto Giacometti – Isabelle Rawsthorne – Francis Bacon, 3 photos exposée à la galerie Gagosian New york en 2008 

ISABEL AND OTHER INTIMATE STRANGERS: PORTRAITS BY ALBERTO GIACOMETTI AND FRANCIS BACON. New York: Gagosian Gallery, 2008


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Isabel par Giacometti : 

Sa stature, son aspect longiligne, lui conféraient un port altier qui a tout de suite ravi Alberto Giacometti et lui a inspiré ses sculptures si filiformes, fines. Son corps était élancé, était une oeuvre d’art, à part entière.

James Lord, rapporte dans ses livres sur Alberto Giacometti (portrait et biographie) combien Isabel était une femme, très belle, et dotée d’un tel charisme, d’une telle aura, que cela la rendait mystérieuse :

« She was tall, lithe, superbly proportioned and  she moved with the agility of a feline predator. Something exotic, suggesting obscure origins, was visible in her full mouth, high cheek-bones, and heavy-lidded, slanting eyes, from which shone forth a gaze of exceptional, though remote, intensity.

During her lifetime, however, it was largely as a personality that she made her impact. As much as the way she looked, it was an inner vitality, an attitude to life, that impressed people. »

Quant à la statue longiligne, elle suggère parfaitement le corps élancé de la jeune femme. Elle aura côtoyé Giacometti entre les années 30 et pendant la guerre, principalement.
Giacometti a été profondément marqué et inspiré par cette femme qui se retrouve derrière toutes ses sculptures féminines, si fines, minces, longues  :
Isabel représentait « la femme inaccessible », une déesse (en quelque sorte), beaucoup plus qu’une idée donc !

Plâtre : Isabel I,  1936 : Giacometti

Cette première version, est un plâtre typique du style « art déco ».

David Gulick ; Pace Wildenstein : Giacometti’s « Isabel » en bronze (aux alentours de 1937)

Isabel Nicholas a l’air d’une déesse égyptienne sur ces deux sculptures si lisses, si parfaites.

Les traits sont épurés, presque éthérés. Isabel semble endormie pour l’éternité !

Ce portrait en plâtre n’a rien de sage. Le contraste avec les deux précédentes sculptures est saisissant !

Giacometti retravaillait ses plâtres inlassablement, au couteau.

On ressent de l’obsession (une certaine répétition), de la tension, dans ce plâtre.

Aucune sérénité ne s’en dégage, mais plutôt la capture d’un moment, impossible justement à capturer et donc sans cesse travaillé.

Giacometti, tête d’Isabel N°2, 1938-1939

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Isabel Rawsthorne

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Isabel par Bacon : 

Elle a rencontré Bacon au début des années 60 ;  A 48 ans, Isabelle Rawsthorne, était finie, épuisée par une vie de bohème.

Elle a été l’amante de Bacon.

Francis Bacon : « You know, I also made love to Isabel Rawsthorne, a very beautiful woman who was Derain’s model and George Bataille’s girlfriend. »

Mais aussi une amie proche, un modèle, une obsession pour Bacon. Elle a également accompagné Francis Bacon dans l’enfer, dans la nuit, dans la dérive alcoolique.

Portrait d’Isabel Rawsthorne, dans une rue de Soho (1967)

Dans les tableaux, Bacon la peint comme une épave ; ce n’est plus une femme, tant elle ressemble presqu’à un animal, en particulier dans cette étude donnée par Louise et Michel Leiris au centre Georges Pompidou.

Study of Isabel Rawsthorne, 1966 -Donation Louise et Michel Leiris

Oil on canvas 35.5 x 30.5 cm.  Centre Georges Pompidou, Paris

Etude d’Isabelle Rawsthorne, 1970

Isabel Rawsthorne, Triptyque, 1966

Les tableaux de Bacon montrent une Isabel, une femme qui a certes été, belle, mais qui est en lambeaux, en morceaux de chair défaits, presque décomposés.

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Mais Isabelle Rawsthorne était aussi peintre et pas seulement modèle.

Les oeuvres que j’ai pu trouvées d’elles sont intéressantes.

Cependant, ses tableaux n’offrent pas réellement, de colonne vertébrale, de sens, de vision sur ce qu’elle voulait faire, en tant qu’artiste.

Alan Rawsthorne by Isabel Rawsthorne, 1966

Isabel Lambert, Skeletons of two birds and a fish Oil on canvas 1945-48

Untitled (Migrations) Oil on canvas 1970s

Un zoom de la partie basse à droite est posé ci dessous :

Main serrant une Hirondelle, I.Lambert , 1970s

Peut-être, est-ce aussi cela être artiste pour Isabelle Rawsthorne ?

Vivre en toute liberté, brûler sa vie avec des artistes, des êtres étonnants, exceptionnels qu’elle aura su captiver par sa beauté et sa personnalité hors du commun.

Elle aura été leur muse et en même temps a vécu cette liberté, en tant qu’artiste, en s’exprimant, librement, à sa guise, dans sa peinture, jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout de la vie !

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