Exercices d’admiration – Cioran – Susana Soca

J’aurais aimé rencontrer Susana SOCA, un personnage atypique, étonnant.
Malheureusement, nous n’aurons pas été sur cette terre dans le même intervalle de vie. S.Soca, est morte dans un accident d’avion à Rio en 1959.

Susana SOCA devant son portrait réalisé par PICASSO.

J’ai découvert S.Soca grâce à deux amis qui m’ont lu à haute voix, à plusieurs années d’intervalle, le magnifique texte rédigé par Cioran en son honneur. C’est la raison pour laquelle je cite le texte de Cioran et non ceux d’autres écrivains qui lui ont rendu hommage à sa disparition, comme Borges et tant d’autres.

Susana SOCA a été une personne hors norme, hors du commun.

Uruguayenne, elle a beaucoup vécu en europe où elle a côtoyé de nombreux artistes, comme Valentine Hugo, Picasso, Roger Caillois, Eluard….

Poétesse, éditrice et mécène, elle a fait connaître Nicolas de Staël en Amérique du Sud, en lui consacrant une exposition en Uruguay. Rien que cela me fait l’admirer !

Elle a par ailleurs créé, la collection "Entregas de la Licorne", dans laquelle elle a publié des textes d’auteurs aussi divers que Blanchot, Borges, Neruda, Supervielle, Ponge…. Ces cahiers renferment donc des destins croisés d’écrivains français, européens et sud américains, qui leur confèrent un état d’esprit précurseur.

Les trois premiers cahiers sont en français, les autres en espagnol. La collection s’éteindra avec un dernier numéro qui lui sera consacré à sa mort.

Les écrivains étrangers qui écrivent en français m’ont toujours fascinée et attirée. Cioran aura, bien sûr fait partie de mes lectures ; Il sera rentré dans ma vie, mon imaginaire, très jeune. Mais c’est vrai que je n’aurai découvert les Exercices d’Admiration qu’en 1987.

J’espère, en reportant cet exercice d’admiration, faire découvrir un texte touchant, d’Emil Cioran et un personnage hors du commun, Susana Soca.

Emil Cioran, Exercices d’admiration, "Elle n’était pas d’ici", Pages 199 et 200, Editions Gallimard, Collection ARCADES

"Je ne l’ai rencontrée que deux fois. C’est peu. Mais l’extraordinaire ne se mesure pas en termes de temps. Je fus conquis d’emblée par son air d’absence et de dépaysement, ses chuchotements (elle ne parlait pas), ses gestes mal assurés, ses regards, qui n’adhéraient aux êtres ni aux choses, son allure de spectre adorable. « Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? » était la question qu’on avait envie de lui poser à brûle-pourpoint. Elle n’eût pu y répondre, tant elle se confondait avec son mystère ou répugnait à le trahir. Personne ne saura jamais comment elle s’arrangeait pour respirer, par quel égarement elle cédait aux prestiges du souffle, ni ce qu’elle cherchait parmi nous. Ce qui est certain c’est qu’elle n’était pas d’ici, et qu’elle ne partageait notre déchéance que par politesse ou par quelque curiosité morbide. Seuls les anges et les incurables peuvent respirer un sentiment analogue à celui qu’on éprouvait en sa présence. Fascination, malaise surnaturel !

A l’instant même où je la vis, je devins amoureux de sa timidité, une timidité unique, inoubliable, qui lui prêtait l’apparence d’une vestale épuisée au service d’un dieu clandestin ou alors d’une mystique ravagée par la nostalgie ou l’abus de l’extase, à jamais inapte à réintégrer les évidences !

Accablée de biens, comblée selon le monde, elle paraissait néanmoins destituée de tout, au seuil d’une mendicité idéale, vouée à murmurer son dénuement au sein de l’imperceptible. Au reste, que pouvait-elle posséder et proférer, quand le silence lui tenait lieu d’âme et la perplexité d’univers ? Et n’évoquait-elle pas ces créatures de la lumière lunaire dont parle Rozanov ? Plus on songeait à elle, moins on était enclin à la considérer selon les goûts et les vues du temps. Un genre inactuel de malédiction pesait sur elle. Par bonheur, son charme même s’inscrivait dans le révolu. Elle aurait dû naître ailleurs, et à une autre époque, au milieu des landes de Haworth, dans le brouillard et la désolation, aux côtés des sœurs Brontë…

Qui sait déchiffrer les visages lisait aisément dans le sien qu’elle n’était pas condamnée à durer, que le cauchemar des années lui serait épargné. Vivante, elle semblait si peu complice de la vie, qu’on ne pouvait la regarder sans penser qu’on ne la reverrait jamais. L’adieu était le signe et la loi de sa nature, l’éclat de sa prédestination, la marque de son passage sur terre ; aussi le portait-elle comme un nimbe, non point par indiscrétion, mais par solidarité avec l’invisible."

Comment ne pas être touchée par les mots de Cioran, qui diffèrent tant, par la tonalité, de ses autres essais ?
Comment ne pas poser, sur cet écrivain dont la maîtrise du français m’aura toujours étonnée, un autre regard ?
Comment ne pas avoir envie de rencontrer, dans cet au-delà, cet ailleurs, cette éternité, Susana Soca & Cioran, et de prendre, dès maintenant, rendez vous avec eux ?

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